Deathwatch / Black Crusade

Vous connaissez sans doute Warhammer 40000, le jeu de figurines à collectionner bourrino-militaro-science-fictionnesque (évoqué ailleurs sur ce site), mais vous connaissez peut-être moins les jeux de rôle qui s'en inspirent.

Depuis presque trente ans, un gros succès rôlistique inspiré du wargame médiéval fantastique Warhammer Fantasy Battle rivalise avec Donjons et Dragons : Warhammer Fantasy, le jdr.

Son homologue futuriste Warhammer 40.000 plusieurs fois annoncé, mais jamais publié, n'a connu qu'une fugace publication de quelques pages dans le Dragon magazine numéro 6 de 1992 (la rédaction avait créé un supplément permettant aux possesseurs de Warhammer Fantasy de jouer à Warhammer 40000 en utilisant le même système de règles). Mais aucun manuel à l'horizon. La cause en est sans doute un cadre narratif trop directif et contraignant: les space marines ne sont que des soldats qui obéissent aux ordres. Ils vont là où on leur dit d'aller pour faire ce qu'on leur dit de faire et rien de plus.

Seul Mutant Chronicles (un wargame quasi plagiat de Warhammer 40000) a eu sa véritable adaptation en jeu de rôle qui fut assez populaire dans les années 90.

Il aura fallu attendre plus de 20 ans pour qu'enfin l'Imperium ait droit de cité dans un jeu de rôle complet avec des règles adaptées qui ne soient pas qu'une pâle reprise de sa version médiévale. Cette adaptation déboucha sur la création de pas moins de 4 jeux de rôle totalement indépendants : Rogue trader (space opera assez généraliste où les joueurs incarnent des explorateurs du Warp), Dark Heresy (qui met en scène des inquisiteurs assermentés pour traquer les psyskers comme des bêtes), Deathwatch (pour ceux qui ont toujours rêvé d'être un space marine) et enfin Black Crusade (qui offre la possibilité de goûter au fruit défendu en jouant des adeptes du Chaos). En fait, il existe même un cinquième jeu de rôle appelé Only War qui permet aux joueurs d'incarner des soldats de la garde impériale mais il ne connaîtra jamais de traduction en français à ce qu'il paraît.

Ayant pu me procurer au gré des promos et déstockages un exemplaire de Deathwatch et de Black Crusade, voici donc mon humble bilan.

 

 

Il faut d'abord saluer la qualité du produit. L'éditeur s'est donné les moyens de diffuser des livres superbement illustrés et imprimés tout en couleurs sur papier glacé. Comme dans pratiquement tous les manuel de jeu de rôle actuellement sur le marché, il y a bien sûr des coquilles dans le texte mais il convient de rester indulgent face à un secteur qui va mal. Les éditeurs de jeu de rôle n'ont souvent plus les moyens de s'offrir des correcteurs et la rédaction se limite en général à deux personnes qui font leur travail plus par passion que par intérêt. Mais revenons à nos montons.

Assez bourrin dans le concept, Deathwatch fera jouer des personnages au départ déjà très puissants puisque l'équipe de Pjs n'est constituée que des meilleurs space marines, autrement dit « l'élite de l'élite ». Chaque joueur peut choisir son chapitre de provenance et même sa spécialité martiale (unité d'assaut, tactique, devastator...). Cela n'a pas d'importance si  les Pjs viennent de chapitres différents car la « deathwatch » est une unité spéciale totalement indépendante et éclectique. De nombreuses pages décrivent l'organisation de la deathwatch, l'anatomie si particulière des space marines, leurs armes et armures, les nombreux pouvoirs et talents spéciaux que peuvent choisir les joueurs.

Au passage, on notera que la création des personnages avec les joueurs risque d'être assez longue tant les choix sont nombreux. Après avoir lu le livre, on a l'impression de presque tout savoir sur les space marines et l'organisation de l'Imperium. Par contre, on manque d'informations sur la vie quotidienne dans l'Imperium et le livre se contente de dire comme dans toutes les publications Games Workshop « que l'empire compte tellement de planètes et de systèmes différents que ce n'est pas la peine de les décrire en détails ».

De toute façon, on comprend assez vite que la plupart des scénarii ne seront que des missions à caractère militaire où la subtilité et la discrétion ne sont pas de mise, comme des escarmouches, des sabotages, des enlèvements ou des attentats. L'ajout de quelques idées comme la gestion de la folie ou de la corruption du personnage n'y change rien. Si vos joueurs attendent autre chose que de la vie de caserne et veulent du rôôôleplayîîîng, ils risquent fort de s'ennuyer ferme.

A décharge, le bourrinisme rôlistique est comme un énorme burger dégoulinant de gras: faut pas en abuser, mais c'est quant même bien bon et puis les personnages les plus emblématiques de cet univers sont précisément des anges exterminateurs. A quoi bon éviter à tout prix le bourrinisme fondateur de Warhammer 40000? Les fans ne l'auraient pas supporté et ça n'aurait pas attiré pour autant les anti-bourrins. Alors...

 

De ce point de vue, Black Crusade se rachète en proposant d'incarner des hérétiques dont les fameux space marines du Chaos (donc encore plus puissants que les space marines). L'Imperium y est décrit non plus comme le dernier rempart contre les forces de la ruine mais comme un régime fachiste qui cherche à exterminer tout ce qui n'est pas conforme à la doctrine officielle (les psykers, les mutants, les renégats, les cultistes, les syndicalistes, les infidèles et tout ceux qui refusent d'installer un trampoline à filets dans leur jardin). Le parfum d'interdit et de rébellion est assez séduisant d'autant qu'il ne s'agit plus ici de dégommer du Xenos mais de faire triompher les forces du Chaos. Devenir un prince démon, servir les dieux obscurs en échange de pouvoirs, créer des portails vers le Warp, provoquer le doute et la discorde dans l'Imperium et lancer des croisades noires en montant de véritables opérations de déstabilisation politique sur les planètes ne sont que quelques exemples des possibilités. Pour augmenter sa réputation et son contrôle de l'énergie du Warp, l'hérétique doit gagner des points d'infamie et de corruption en adoptant un comportement adéquat (mentir, trahir, tuer un héros de l'Imperium, corrompre un maximum de gens...). L'opportunité de jouer des scénarii beaucoup plus subtils basés sur l'intrigue et la politique est là. Seul petit bémol: trop peu de renseignements sont fournis pour créer ses propres intrigues. C'est au meneur de tout inventer, ou bien d'acheter les scénarii de la gamme. Par ailleurs, un adepte du chaos est bardé d'altération physiques dues à l'invocation des dieux mauvais ce qui rend l'incognito assez difficile. Surtout quand vous mesurez 3 mètres de haut, que vous vous trimbalez un visage vérolé de pustules, une corne qui pousse sur la tête, une langue de serpent et des tentacules qui vous sortent du derrière.

 

En conclusion, Deathwatch est une transposition des Douze salopards au 41ème millénaire qui risque fort de ressembler à du wargame joué sans figurine si le maître de jeu ne se montre pas astucieux et inventif. En revanche, Black Crusade offre de réelles possibilités de jouer des histoires d'espionnage et de complots dans lesquelles la difficulté sera d'intégrer des personnages souvent trop typés physiquement et difficiles à rassembler au sein d'une même équipe en raison de leur caractère bestial et chaotique (essayez donc de rassembler un berserk de Khorne et un disciple de Slanesh sans avoir une baston au bout de dix minutes).

Et si vous espériez féminiser votre table de jeu avec vos histoires de troufions de l'espace, c'est plutôt rappé.

Malgré tout, ne vous y trompez pas. Black Crusade et Deathwatch n'en sont pas moins d'excellents jeux de rôle dont la richesse et la spécificité nécessite l'expertise d'un bon maître de jeu. Bien sûr, ils ne plairont pas à tout le monde mais si vous êtes comme moi un fan de Warhammer 40.000 de longue date, ces livres sont tout simplement des « musts » qui ne donnent envie que de braver la difficulté pour accéder à un rêve de vieux gosse : être une montagne de muscles, porter une armure cybernétique vieille de 10000 ans et flinguer des tyranides à grands coups de bolter en découpant de l'autre main un ork avec une tronço-lame.

Que l'empereur nous protège !... Ou bien Khorne...

 

 

PS : je tiens à rendre hommage à la persévérance et au courage des éditeurs qui continuent à traduire les jeux de rôle étrangers en français de manière passionnée tout en sachant que ça ne rapportera pas un kopec de bénéfice.